Mbarek Ould BeyroukEt Le Ciel a oublié de pleuvoir, Editions Dapper, Paris, 2006.
Béchir est l’un de ses seigneurs, qui transige avec le pouvoir central de Nouakchott afin de préserver ce qui reste du de l’honneur et de l’unité de sa tribu, face à son bras armé tout-puissant et féroce qu’est devenu Mahmoud. Il doit jouer quitte ou double avec celui-ci, qui ne lui offre que la soumission humiliante, ou la mort. Son destin se fige le jour où son regard croise celui de la jeune Lolla, avec qui il croit pouvoir facilement épuiser son désir par un mariage forcé. Celle-ci feint d’obéir aux ordres du chef, de ses parents, et de toute la tribu, mais s’enfuit le soir de ses noces, vers l’avenir qu’elle se sera elle-même choisi. Alors commence une course-poursuite entre ces trois personnages, qui les précipite vers l’affrontement final, d’où aucun ne sortira vainqueur. Rien ne manque à l’engrenage tragique, pas même les personnages secondaires en demi-teintes, en contrepoint des éclats sombres du premier plan : Ahmed, le jeune amant timide de Lolla ; le cousin des maîtres, seul souvenir pour Mahmoud de quelqu’un qui l’a compris et traité comme un être humain ; Kébir l’intégriste, le frère de Béchir, qui nie aussi bien les lois tribales que celles du nouvel Etat ; enfin Moulay le Fou, unique confident de Lolla, et par la voix duquel se clôt le récit : une fois silencieuse la scène recouverte de sang, seule vaticine cette parole paradoxale d’une lucidité douloureuse. C’est avec une poésie âpre et tranchante que Beyrouk donne la parole à ses personnages, dont les voix entrelacées expriment la profondeur et l’intimité des passions ; la société traditionnelle maure y est décrite comme bâtie sur des liens d’oppression, supplantée par l’administration moderne, qui ne fait qu’installer son propre ordre coercitif. Dès lors, hommes et femmes, pétris de frustrations, de lâcheté ou d’orgueil, ne semblent pouvoir se rencontrer que dans un appétit insensé de liberté, de sexe, et de pouvoir. Le ton des personnages narrateurs est marqué par cette violence, où le lyrisme du désir, l’élégie des bonheurs perdus, les calculs des ambitions, et les fureurs prophétiques se succèdent dans le beau et sombre tableau d’une société en quête de sa vérité. J.-L. C.
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